Éditorial

La Belgique dans l’abîme

Ah, la mauvaise affaire. Depuis qu’elle se penche sur son nombril, scrutant dans un repli de peau une réforme de l’État poussive ou une gestion financière bancale, la Belgique en a perdu du temps et de l’argent. Tant d’énergie à retarder sa disparition cent fois prophétisée. Le petit pays vit toujours. Mais ses disputes, ses réformes dénuées de vision, il les paie aujourd’hui. Chèrement.

Moins de dix ans après son inauguration, la station polaire Princesse-Elisabeth pourrait être bientôt bradée au premier acheteur. Sur la banquise de l’Antarctique, il y a davantage d’huissiers de justice bloqués dans des congères et de prédateurs venus chiper du matériel que de chercheurs à l’affût des mutations du climat. Glaçant gâchis et nouvelle alerte: non, les partenariats publics-privés ne sont pas toujours une panacée, et un chemin facile vers la réussite. Médor a donc planté son piolet au pôle Sud, versant belge, avant de sonder notre espace aérien. Et c’est une enquête où nous espérons sincèrement nous tromper. Ils doivent exagérer ces aiguilleurs du ciel en perte de repères, pas loin de la désillusion totale. Bien sûr qu’ils nous font peur inutilement, ces pilotes de ligne de la «Belgian Cockpit Association». Ils ont écrit au ministre fédéral de la Mobilité pour lui indiquer, au cas où il l’ignorerait, que «les pannes des différents systèmes informatiques et l’instabilité du système radar» sont telles que «le bon fonctionnement du contrôle aérien semble en péril». Parce que Belgocontrol, l’entreprise publique chargée de la sécurité de l’espace aérien belge en dessous de 7.500 mètres d’altitude, est minée par des soucis emblématiques de la déconfiture belge: l’État endetté finance mal ses besoins les plus urgents.

La Belgique en abîme. La Belgique découpée tel un gâteau. Un an après les attentats de Bruxelles, vous serez inondés de récits et d’analyses sur «notre» 11 Septembre. Mais pour comprendre la peur collective qui nous envahit en douce, face à l’intégrisme religieux, au repli sur des frontières fermées, à la mutation du travail, Médor a préféré le grand angle au gros plan. Deux intellectuels dépassent le cadre restreint du terrorisme. À l’interview, le philosophe Vincent de Coorebyter et le sociologue spécialiste du management public Alain Eraly dissèquent la panne d’État qui est aussi celle de la démocratie représentative, fondée sur des partis politiques, des élections, des gouvernements. On pourrait résumer leur propos par une formule censée nous secouer un peu: «Quand la démocratie se meurt, chacun doit se retrousser les manches.» Sans quoi les populistes occuperont tout l’espace public, et ils fabriqueront davantage encore de peur et de repli: Theo Francken, Bart De Wever, Donald Trump, Boris Johnson et en mai, peut-être, Marine Le Pen. Comment réagir? En ouvrant les yeux sur ce monde qui se délite de partout et en attend un autre. En faisant l’effort de lire et d’aller dénicher non pas l’information «copiée-collée», mais le travail journalistique qui tente de bousculer les lignes. Dans son numéro d’hiver, Médor avait ouvert une brèche en démontant le système d’occupation du pouvoir mis en place, à Liège, par l’homme d’affaires Stéphane Moreau. Après, il y a eu la lame de fond Publifin. Qui oblige le monde politique à s’interroger sur son rapport à l’argent. Des prédateurs ont colonisé des intercommunales chargées de redresser l’économie dans des zones fragiles, où l’emploi n’est jamais une évidence, toujours une réinvention. Pionnier de l’identité wallonne, Jules Destrée, célèbre auteur du «Sire, il n’y a pas de Belges», en serait malade.

Jusqu’où les journalistes doivent-ils aller dans leur rôle de vigies de cette démocratie en souffrance? Chez Médor, nous croyons que l’on peut raconter notre pays en préférant les chemins de traverse aux sentiers balisés (chez les Flamands de France, par exemple) ou en écoutant des esprits aussi iconoclastes que l’explorateur du cerveau Steven Laureys. Toutes les questions sont bonnes à poser, comme celle du rapport autoritaire de la N-VA avec la culture, qu’elle aimerait racrapoter. Le diable se niche dans les détails, tel ce site du Moniteur graphiquement abandonné ou cette justice qui traîne face à de vieilles affaires proches de l’oubli. L’époque troublée nous incite à croire qu’en osant, la presse garde un avenir… Bonne lecture.

Publié dans Médor n°6, pages 1–2.
Publication en ligne: 09/04/2017.